L'économie d'une abbaye

UNE ECONOMIE DE CONSOMMATION    Au milieu du XI ème siècle, deux types de besoin régissent les exigences des monastères : les besoins alimentaires(victus), consistant à la mise en valeur des forces productives de la terre (le domaine du monastère), et les besoins d'équipement (vestictus) qui met en œuvre l'achat donc l'utilisation du numéraire par le biais du camerarius (percepteur et gardien des ressources en numéraire), dont la fonction s'oppose à celle du cellerarius, le percepteur et gardien des produits de la terre. L'interprétation de la Règle de Saint Benoît (notamment les chapitres 39 et 40) régit la nature des denrées des repas, le nombre de repas, et la quantité servie, le tout en fonction du calendrier liturgique. La viande des quadrupèdes est proscrite à tous les frères (sauf aux malades et aux frères) alors, que le pain et le vin, base de l'alimentation monacale, se complètent de légumineuses, d'herbes et de racines. En outre, le cellérier doit nourrir les malades, les pauvres, les enfants (devoir d'hospitalité), et cette alimentation est également fortement encadrée par les règles et coutumes. On le voit donc, les besoins de l'Abbaye sont définies à l'avance, et c'est cette estimation, qui servira de base aux prochaines productions.Car, l'économie d'un monastère est une économie de Consommation, ou les besoins déterminent la production, et non l'inverse. Les domaines fonciers des monastères, nombreux à cette époque des servent donc à :          1.répondre à ce besoin (Victus)                            2.La partie restante est vendue, avec par conséquent un apport de numéraire. L'abbaye est donc un soutien solide à la circulation monétaire. En outre, la partie, affectée aux frères par le Victus, doit respecter le rituel alimentaire, avec un encouragement à la viticulture et à la production de céréales panifiables.     L'ORGANISATION DE LA SOCIETE.  Face à cette organisation de la production, le chapitre 48 de la Règle , devant lutter contre l'otiositas (ennemie de l'âme), prescrit aux moines un travail quotidien manuel , même si il leur est interdit de l'exercer en dehors de la cloture (Chapitre 66).Leur activité se limite donc au pétrin, au moulin et au jardinage. Leur travail n'est pas de produire leur alimentation, mais de la  préparer. Les travaux agricoles, à de rares exceptions près, leur sont interdits  puisque l'esprit de  Benoît d'Aniane était de s'abstenir de gros travaux pour l'honneur du sacerdoce.De plus, après l'An Mil, la théorie des 3 ordres conforte cette conviction, qu'ils doivent être nourris. Les monastères sont, à cette époque, urbains ou en voie d'urbanisation, repoussant les centres d'exploitation agricole à des distances assez éloignées. Seuls, les jardins, dans l'enceinte, sont praticables pour les frères. Les terres nourricières sont éloignées et donc placées sous la responsabilité d'un moine délégué (DECANUS), qui réserve un tiers de sa production à la gestion de son centre, alors que le reste part pour l'Abbaye, le tout en respectant les consignes de production édictées par l'Abbaye (économie de Consommation, voir ci dessus).Cet éloignement géographique fait qu'il faut l'approvisionner. Une partie des récoltes étaient donc vendue pour permettre aux moines d'acquérir des biens de consommation, par un apport en numéraire. Les moines bénédictins sont donc à l'origine d'une économie d'échange, fondée sur l'usage du numéraire, ce qui n'était pas proscrit par la Règle. Le dernier quart du XIème siècle voit l'accroissement, dans la société féodale, de l'utilisation du numéraire pour les échanges, l'augmentation des productions agricoles, l'enrichissement des centres de production agricole…et tout cela se vérifie aussi pour les abbayes. Cet enrichissement entraîne l'apparition de certains "luxes" dans l'alimentation des frères.Ce climat d'aisance et de décontraction économique entraîne le développement des opérations commerciales(on traite désormais du victus comme du vestictus jadis). L'approvisionnement dépendait donc de moins en moins des ressources en nature mais de plus en plus de celles en argent. Les achats de vivre et de vin se multiplie. Et l'écart entre la vie des moines et les activités agricoles se creuse.    LA TRANSORMATION DE L'ECONOMIE  L'économie des monastères change, et avec elle certains principes et fondements du monachisme, faisant alors apparaître des contestations. L'austérité et la rigueur sont prônés par les nouveaux ordres naissants (ordre de Grandmont et ordre de la Chartreuse), qui refusent le vin, et n'acceptent le pain qu'avec les céréales les plus viles, entraînant un retrait de la viticulture et un accroissement du "jardin personnel" des moines. Néanmoins même dans ces ordres, le travail de la terre ne revient pas aux moines, mais à des frères incultes de "seconde zone"  mais surtout pas à des laïcs, puisque le désert (l'idéal de ces ordres) doit être coupé du monde : les conversi (frères convers). La morale du temps imposait comme condition minimale des moines l'instruction, alors que le travail manuel pénible (comme le défrichement,l'agriculture,…) était toujours considéré comme honteux. Cette contestation connut aussi une autre forme, moins poussée mais plus présente, à travers la réforme cistercienne.Au début du XIIème siècle, on distingue alors deux types de monachisme distincts : Le premier (clunisien) avec une agriculture devenue externe. Système condamnable, obligeant à un accroissement perpétuel des besoins en argent, conduisant, par exemple, CLUNY, malgré ses tentatives de Réforme, à emprunter pour son Victus. Le second (cistercien) , ou la communauté tirait ses besoins de ses travaux, et de ses cultures, sans aide de l'extérieure. Ajouté au refus du luxe, de l'ornementation superflue, ce système n'acceptait que l'augmentation du capital foncier. Très vite, comme la Règle ne l'interdisait pas, le surplus des productions agricoles fut vendu, entraînant un enrichissement extraordinaire des cisterciens, s'opposant à austérité de leur vie.